Srebrenica

Topographie d'un massacre

Résumé

«Ici, nous les avons tous massacrés, et les endroits que nous avons traversés resteront dans ma mémoire»

Lettre du sergent Cletanis, officier de l’armée grecque, deuxième guerre balkanique, 11 juillet 1913.

Évidemment, les lieux ont une mémoire. Les évènements froissent l’espace et le temps, impriment dans le paysage des motifs plus ou moins discrets, plus ou moins reconnaissables. Souvent, avoir de bons yeux ne suffit pas. Il faut avoir été introduit dans le secret, initié à la longue histoire cachée sous la surface des choses. Alors, ce que l’on voit gagne une dimension supplémentaire, celle du temps recroquevillé qui soudain se déploie et offre à la vue la profondeur des jours passés. On peut désormais lire le territoire comme un livre d’histoire, ou bien voyager dans le temps en se promenant d’un point à l’autre du paysage.

Il en va ainsi à Srebrenica, dans l’est de la Bosnie-Herzégovine, où le territoire des morts côtoie celui des vivants. Tous ne le voient pas, car il est recouvert de pans d’ombre et d’oubli. Ce sont les lieux du massacre, les sites d’exécution, les charniers. Des coins de terre ou des coins d’asphalte où la violence et le sang ont capturé un cri et l’ont enclos dans un silence souverain. Certains d’entre eux ont déjà disparu sous les champs de maïs et de tournesols, repris par les herbes folles et les prairies en fleur. D’autres s’élèvent toujours ; bâtiments grêlés et vides qui servent de demeure aux oiseaux. Beaucoup sont toujours habités et utilisés. Des écoles surtout, un gymnase, un terrain de football, un hangar. Les vivants y vaquent à leurs occupations au milieu des fantômes. Enfin, il y a les terres obscures, inexplorées, où reposent encore des centaines de disparus. Ce sont des lieux anonymes, scellés par le secret. Leur localisation et leur nombre sont inconnus. Ceux qui les peuplent sont morts sans témoins.

Un jour, un survivant nous a confié que sa dernière pensée avant de se faire fusiller avait été : «ma mère ne saura jamais où je suis mort». Photographier ces lieux était donc une manière de les faire parler, d’exorciser leur cri en donnant une voix aux milliers de personnes qui y ont péri et qui les hantent encore. Une manière de dire : ces lieux existent. Ces lieux existent et nous savons. Nous connaissons leurs noms et nous nous en souviendrons. Car c’est là que vous êtes morts.