Voyage au pays des cueilleurs de fer

Chronique de la vie en Bosnie après l’effondrement

Résumé

Ils sont une dizaine ce matin-là, pliés en deux sous le poids d’un ciel lourd et empoisonné. Avec pelles et pioches, ils fouillent le sol noir à la recherche d’un antidote à leur misère. Ces hommes vivent en bordure d’une des plus grandes aciéries d’Europe, propriété d’Arcelor Mittal, à Zenica, dans le centre de la Bosnie-Herzégovine.

Ce sont des cueilleurs de fer. Chaque jour, ils creusent les montagnes de déchets rejetés par l’usine dans l’espoir d’y glaner la matière première qui assurera leur subsistance. Anciens ouvriers ou fils d’ouvriers, ils ont été victimes des privatisations successives de leur outil de travail dans les années 1990 et 2000. Ils n’en continuent pas moins de vivre par et pour le fer, sur la terre empoisonnée de la décharge, à la recherche du minerais qui a scellé leur destin. Une tonne de métal est vendue environ vingt euros à un intermédiaire, qui la revendra à son tour à l’aciérie. L’entreprise tire ainsi, à bon prix et sans contraintes, un bénéfice inespéré de ses propres déchets.

Ces dernières années, Arcelor Mittal s’est réjoui de l’excellent rendement de son usine. Mais dans le même temps, les excavations opérées par l’industriel ont continué de grignoter les collines environnantes et provoqué des glissements de terrain aux abords des villages. Surtout, le taux de cancers du à la pollution de l’air a explosé, devenant un enjeu sanitaire crucial. Pourtant, l’emploi reste l’absolue priorité dans cette région sinistrée. Et inexorablement, l’horizon des cueilleurs de fer sombre dans le brouillard toxique des hauts-fourneaux qu’ils contribuent à alimenter.

Victimes amères de l’ironie du sort, ils payent le tribut du cynisme ordinaire dans la Bosnie d’après l’effondrement. Un pays à genoux, où la vie ne vaut parfois guère plus que son pesant de fer.